Dans une série de documents circonstanciés remis au procureur de la République de Marseille, Jacques Beaume, entre juillet et novembre 2007, des cadres du port autonome de Marseille mettent en cause la direction du Port dans le processus de mise en concurrence de certains projets adoptés ces deux dernières années. Parmi eux, celui portant sur l’aménagement du port à sec de la Lave, à l’Estaque. En mars 2007, un jury avait désigné la société Niouport lauréate du marché après plusieurs mois d’une procédure "entachée d’irrégularités", selon les cadres de Port.
Or, il s’avère aujourd’hui que cette société apparaît incapable d’apporter les garanties financières permettant de mettre en oeuvre son projet. Des difficultés qui ne manqueront pas d’intéresser riverains et associations de l’Estaque qui avaient, l’an dernier, vivement dénoncé le projet. La direction du port patine depuis plusieurs mois pour justifier un choix de plus en plus... injustifiable. Elle a encore demandé, en conseil d’administration le 1er février dernier, un délai supplémentaire de deux mois pour "boucler le montage financier" de l’opération. Ce qui renverrait à après les élections.
La situation apparaît tellement inextricable que Niouport a même disparu des documents officiels du Port remis à la presse en début d’année. Alors même que le candidat Gaudin a intégré Niouport dans sa communication de campagne (1). Si aucune enquête préliminaire n’a pour l’instant été ouverte par le Parquet, Jacques Beaume a reconnu fin 2007 "étudier" ces dossiers "sans hâte ni pression". Par ailleurs, sollicité par Marseille l’Hebdo lundi 11 février, le directeur général du Port Guy Janin a fait savoir qu’il ne souhaitait "pas faire de commentaires" sur Niouport . Un dossier pourtant devenu très sensible.
Acte 1. Lancement de l'appel à projet
Depuis de nombreuses années, le site de la Lave, à l’Estaque, attend d’être aménagé. Appartenant au domaine public maritime, sa gestion est de la compétence du Port autonome de Marseille. L’objectif étant pour l’établissement public "de valoriser son patrimoine en optimisant sa rente foncière et en contribuant à l’équilibre du compte d’exploitation". Autrement dit: faire rentrer de l’argent dans les caisses en percevant une redevance en échange de l’occupation du site. Mais les quais de la Lave ont souvent aiguisé d’autres appétits, notamment ceux d’aménageurs privés qui ont bien vu l’intérêt de relier cet accès à la mer providentiel au potentiel immobilier que représentent les friches industrielles de l’Estaque, situées juste au-dessus. Après quelques années de statu quo, la nouvelle direction du port (2) a finalement ressorti des cartons le dossier de la Lave. Le 31 mars 2006, elle a ainsi présenté un appel à projet pour aménager un port à sec, sorte "d'étagères à bateaux" comme il en existe ailleurs à Marseille, sur une parcelle inoccupée de 12000 m², susceptible de rapporter autour de 250000 euros de redevance annuelle au Port. Un enjeu financier non négligeable pour le bailleur. Comme pour le futur amodiataire.
Acte 2. Dérapages de la consultation
La date de remise des offres est fixée le 1er août 2006. Huit dossiers sont déposés. Une commission interne au port en aurait, dans un premier temps, écarté quatre, les estimant irrecevables pour divers motifs. Parmi eux, le projet présenté par la société Servaux, dont le responsable, Marc Féraud, est le vice-président du conseil d’administration du Port autonome, ainsi que celui porté par un certain François Essig, au nom de la société Niouport . Deux dossiers supplémentaires auraient également présenté des insuffisances à ce stade-là de la procédure. Après ouverture des plis, seuls deux des huit projets auraient donc du être soumis à l’instruction, comme la procédure le réclame. Première bizarrerie: la direction du port aurait décidé de "repêcher" l’ensemble des dossiers dans l’attente de "compléments d'information".
Après deux réunions d’une commission technique, tenues en novembre et décembre 2006, un jury composé de représentants du Port, de la ville de Marseille, de la Communauté urbaine et d’experts, est mis en place avec "pour mission de proposer un lauréat". Le 7 février 2007, les candidats sont invités à présenter leur projet devant ce jury. Nouvelle curiosité: un délai supplémentaire d’une semaine est demandé pour permettre "de mettre en cohérence certains dossiers", formule utilisée dans le rapport présentant le "Résultat de la procédure d’appel à projet", document confidentiel que l’Hebdo s’est procuré.
Or, les candidats qui avaient présenté une offre complète et conforme auraient été informés de l’existence de courriers adressés aux soumissionnaires dont les projets n’étaient pas "en cohérence au regard des exigences du cahier des charges". Les deux seuls concernés seraient les projets Niouport et Servaux! Une surprenante sollicitude de la part de la direction du port... Sollicitude dont aurait par ailleurs déjà fait l’objet François Essig, ancien haut fonctionnaire de l’Etat, vice-président du conseil d’administration du cabinet d’audit Delloite France et "caution morale" du projet Niouport , qui aurait été reçu par la direction du Port autonome pendant la procédure d’appel à projet. Plus surprenant encore: M. Essig et Pascal Juin, président de Niouport , ont également rencontré un ingénieur général des Ponts et Chaussées chargé par le ministre des Transports, de l’Équipement et de la Mer, Dominique Perben à l’époque, de réaliser une étude sur "Le développement des ports de plaisance" en France. Dans son rapport daté du mois de novembre, il est précisé que cette rencontre s’est tenue le 13 octobre 2006. Soit, une nouvelle fois, en pleine procédure de mise en concurrence!
Acte 3. Le CA du 30 mars 2007
Au cours du conseil d’administration du 30 mars 2007, la direction du port présente le lauréat qui sera chargé d’aménager un port à sec à la Lave: Niouport . Interrogé par Hervé Balladur, transitaire indépendant et administrateur du port, sur la qualité des dirigeants de cette société, Christophe Piloix, directeur des Opérations et Terminaux de Marseille, répond : "Niouport est une société qui se constitue mais on trouve, derrière, des gens issus de la direction financière de groupes cimentiers, et qui se basent également sur des projets argentins. Il y a donc un savoir-faire argentin dans le groupe ainsi que des banques. La société, aujourd’hui, n’a pas de concession bien identifiée en Europe. En revanche, les personnes se trouvant à sa tête nous ont semblé suffisamment crédibles du fait de leur présentation mais aussi de leurs garanties bancaires". Avant de conclure : "Niouport ne nous paraît pas représenter un risque en termes financiers". Aujourd’hui, Hervé Balladur reconnaît en le déplorant que "les gens derrière Niouport se sont avérés incapables d’assumer le montage financier qu’ils avançaient".
Interrogé à propos de ses "relations" et visiblement très mal à l’aise, Pascal Juin, président de Niouport , a précisé, d’une part, qu’il était "personnellement issu du groupe Lafarge", pour justifier la référence de M. Piloix aux "groupes cimentiers" et, d’autre part, que "la société argentine, qui est une société conseils qui développe des hangars à bateaux, n'a aucun lien de capital avec nous." Présentée par la direction du port comme "spécialisée dans la conception et la construction de port à sec", Niouport n’a en réalité jamais construit de port à sec. Ce que nous ont confirmé les responsables de deux des sociétés qui avaient également soumissionné à l’appel à projet de la Lave. Et dont l’expertise dans ce domaine d’activité est avérée (3).
Dernier acte ? Une fois le délai supplémentaire écoulé...
Pascal Juin nous a confirmé que "des discussions sont en cours concernant le montage financier". Qui expliquent le délai supplémentaire demandé par la direction du port le 1er février dernier. Mais, à supposer que ces "discussions" aboutissent, quelle solution serait retenue? Un repreneur? Quid alors de la légalité de la procédure de mise en concurrence? On peut également s’interroger sur ce qui pousse le Port à soutenir coûte que coûte un projet qui, très tôt, s’est avéré être une coquille vide? Pourquoi ne pas avoir tout simplement relancé un appel à projet ou ne pas avoir fait confiance à des entreprises locales plutôt qu’à des personnes qui "présentaient" bien? Mais surtout, et c’est finalement là le coeur de l’affaire: à qui aurait profité cette opération si elle avait été menée à bien?
1. Discours en conseil municipal le 12/11/07.
2. Guy Janin, le directeur général du Port, est entré en fonction début 2006, en remplacement d’Eric Brassart.
3. Ils ont préféré gardé l'anonymat.
Article publié dans Marseille l'Hebdo le 13 février 2008
Le site
http://www.marseille-niouport.com/
Niouport SAS
Un nouveau port à sec à l’Estaque
Niouport SAS a été sélectionnée par le Port Autonome de Marseille pour construire, à l’Estaque, un port à sec de conception totalement nouvelle caractérisé par :
un niveau de service inégalé grâce à l’utilisation d’un système de manutention extrêmement sûr et rapide, une importante capacité de parking et une gamme de services novateurs,
un environnement particulièrement vivant et convivial dû à une architecture de haute qualité et des espaces commerciaux aménagés le long d’une promenade publique le long du rivage.
L’installation pourra accueillir, à partir du printemps 2009, 350 bateaux à moteur d’une longueur inférieure à 9 m. Elle aura à terme une capacité de 700 places.
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